Marx Dormoy est l'exemple, pour nous socialistes qui sommes ses héritiers, mais également pour tous les progressistes et tous les républicains, d'un homme qui a consacré toute sa vie à la politique, dans le sens le plus noble de la lutte pour le progrès social et l'émancipation de l'homme, à la suite de son père, restant constamment fidèle à ses valeurs jusqu'au sacrifice de sa vie.
Nous retenons de lui son courage et sa clairvoyance : à l'heure des grands choix, il a toujours su faire preuve d'un esprit visionnaire.
D'abord au Congrès de Tours, en 1920, en s'opposant avec force aux conditions imposées par Lénine et en refusant l'entrée dans la troisième internationale.
Ensuite face à la montée du fascisme et du national-socialisme, en se montrant sans complaisance à l'égard des régimes totalitaires, quitte à s'opposer au courant pacifiste qui traversait le parti. Il désapprouve ainsi l'esprit de capitulation qui conduit à Munich, ce qui lui vaudra d'être surnommé " Dormoy la guerre ".
Et surtout, le 10 juillet 1940, quant la République est enterrée, il fait partie des 80 parlementaires qui sauvent l'honneur en s'opposant au vote des pleins pouvoirs à Pétain.
Trois circonstances exceptionnelles.
Dans les trois cas, il se trouve du côté de la minorité.
Dans les trois cas, l'avenir lui donnera raison.
LE MILITANT ET LE RESPONSABLE POLITIQUE :
Retrouvons le en 1919, il est démobilisé et retrouve Montluçon.
Il dirige rapidement la section locale du parti socialiste.
En 1920, il prendra la parole au Congrès de Tours et se battra comme on le sait contre l'entrée du parti dans la troisième internationale. Il aura rapidement la lourde tâche de reconstruire la SFIO dans le département de l'Allier : le chantier est immense : une quarantaine de sections sur cinquante rejoignent le nouveau parti communiste, et tous les conseillers généraux sauf deux.
Canton par canton, section par section, élection après élection, il n'aura de cesse de " reconstituer l'unité ouvrière et socialiste brisée ", et force est de constater que l'assise militante et électorale du parti progresse rapidement. En 1924, on est revenu aux effectifs d'avant la scission. Pendant des années, il dirigera la Fédération du Parti Socialiste d'une main de fer.
Quant à ses rapports conflictuels avec le parti communiste, il sont légendaires, mais n'oublions pas que c'est Marx Dormoy qui fera vivre dans notre département les accords nationaux d'unité d'action de 1934, " contre le fascisme, contre la guerre, pour les revendications ouvrières ", démarche unitaire qui est à l'origine du Front Populaire.
Comme à Paris, socialistes, communistes et radicaux jurent " de rester unis pour défendre les libertés démocratiques, pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses et pour assurer la paix humaine ".
Fidèle à la " vieille maison " et au socialisme démocratique, mais unitaire quand les intérêts du peuple ouvrier le commandent : tel était Marx Dormoy.
Quant à la politique étrangère, Marx Dormoy ne s'en désintéresse pas, persuadé des répercussions désastreuses de la montée des nationalismes et des totalitarismes chez nos voisins européens. Dès 1931, il croit que le meilleur rempart contre le fascisme est de soutenir la jeune République de Weimar : " nos camarades de la social-démocratie constituent le dernier rempart de la République en Allemagne. Eux seuls peuvent garantir la paix ".
Il fait preuve d'une clairvoyance rare dans les milieux politiques de l'époque en dénonçant les accords de Munich : " est-ce la paix ou n'est-ce qu'une trêve ? ".
On connaît la suite.
Je
ne détaillerai pas les différents mandats de Marx Dormoy (Conseiller
Général, Député, Sénateur), pour me consacrer
à
MARX DORMOY MAIRE DE MONTLUCON :
C'est le 9 mai 1926 qu'il succède à Paul Constans, et dès son discours d'ouverture, il met en avant sa volonté de rassembler tous les montluçonnais : " on peut être dur et injuste durant les batailles électorales, quant les passions de part et d'autres sont déchaînées. Mais une fois la fièvre passée, le maire d'une ville comme la nôtre doit s'élever au dessus des combats. Celui qui subirait des influences mesquines ne serait pas digne d'occuper des fonctions municipales. J'administrerai dans le respect de toutes les croyances et de toutes les idées ".
Il le sait bien, Marx Dormoy, que la démocratie est un bien fragile et précieux, et que transformer la mairie, la maison commune, en une arène politique et électorale ne peut faire que le jeu des populistes.
Dans ce même discours, il s'inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs socialistes, et montre son attachement à la réalisation du projet établi collectivement : " ensemble, nous réaliserons le programme municipal sanctionné par une majorité écrasante aux élections dernières, et travaillerons ainsi à l'avènement de cette république idéale fondée sur l'harmonie sociale et la justice entre les hommes ". Dès son élection, lui qui ne rêvait que d'être maire, il démontre la pré-éminence du projet sur le choix des hommes chargés de le réaliser.Chacun connaît les grands axes de l'action de la municipalité menée par Marx Dormoy :
- L'hygiène, la santé et la salubrité publique, à une époque où la tuberculose fait des ravages et où la mortalité infantile est affolante, en particulier dans les quartiers les plus populaires. Des travaux importants d'assainissement seront réalisés, l'accès à l'eau courante généralisé, des jardins publics créés (" pas d'hygiène sans soleil, sans lumière, sans eau et sans jardins "),
- L'éducation et la culture, avec la construction de nombreuses écoles,
- Le développement des moyens de communication,
- Les grands travaux d'équipement, de construction (l'Hôpital) et d'aménagement, pour faire de Montluçon une grande et belle ville, même si les évènements de 1940 ont interrompu nombre de réalisations,
- La justice sociale, par l'attribution d'aides et de bourses, et la lutte contre le chômage, par la politique de grands travaux.Le bilan de Marx Dormoy est incontesté, sa réputation bien établie dès 1936, ce qui permettra à Léon Blum d'appeler le Maire de Montluçon au Gouvernement du Front Populaire.
L'HOMME D'ETAT :
Au sein du Gouvernement,
Marx Dormoy, Secrétaire d'Etat à la Présidence du Conseil,
se trouve être le plus proche collaborateur de Léon Blum, et politiquement,
et géographiquement puisqu'il occupe un bureau voisin à l'Hôtel
Matignon.
Marx Dormoy sera étroitement associé aux accords Matignon, puis
chargé de négocier un grand nombre d'accords particuliers dans
le prolongement des accords Matignon.
Avec patience, sans jamais tenter d'opposer les catégories socio-professionnelles
entre elles, en recherchant en permanence avec les partenaires sociaux l'intérêt
général sur les intérêts particuliers, Marx Dormoy,
sur fond de grève générale, enchaîne négociations
sur négociations et dénoue tous les conflits les uns après
les autres.
Ecoutons les historiens de l'époque : " par la médiation
qu'il exerça dans les conflits sociaux de 1936, Marx Dormoy fut l'artisan
de la solution pacifique de conflits lourds de menace. Il est de ceux, à
qui, en ces jours de tempête, la France aura dû, peut-être,
d'avoir fait l'économie d'une révolution ".
Mais le 17 novembre 1936, Roger Salengro se suicide, miné par les campagnes
de calomnies menées par l'extrême-droite.
Marx Dormoy est nommé Ministre de l'Intérieur.
On connaît d'avantage son action à ce poste, et sa lutte opiniâtre
contre les fascistes et en particulier contre la Cagoule, avec en particulier
la révocation de Doriot, maire fasciste de Saint-Denis.
Doriot et la Cagoule n'auront de cesse que de se venger, et cette révocation
symbolique et courageuse coûtera certainement la vie à Marx Dormoy.
La lutte contre la Cagoule ne faiblit pas, et par la volonté de Marx
Dormoy, les fils d'un complot contre la République furent débrouillés,
des dépôts d'armes découverts, et un grand nombre de chefs
identifiés.
Ecoutons Léon Blum au procès de la Cagoule en 1948 : " la
menace d'un putsch fasciste était réelle, avec le risque d'un
mouvement analogue à celui que Franco dirigeait contre les autorités
légales espagnoles. Oui, je crois qu'un putsch fasciste, qui eût
éclaté à l'occasion de provocations, a constitué
un danger réel ".
Orchestrer et exploiter
les désordres, un grand classique
Oui, la République est un bien fragile et précieux, et utiliser
les débordements d'une manifestation en traitant les travailleurs et
les syndicalistes de nervis n'a jamais servi la cause de la démocratie.
La spirale infernale de 1939-1941 va se déchaîner : la défaite et l'invasion allemande, le vote des pleins pouvoirs à Pétain avec le refus des 80 parlementaires conduits par Léon Blum et Marx Dormoy, premier acte de résistance à l'Etat de Vichy, puis la dissolution du Conseil Municipal et la révocation de Dormoy en septembre 1940, et enfin le lâche assassinat perpétré par les fascistes en cette nuit du 25 au 26 juillet 1941.
Oui,
Marx Dormoy est là pour nous rappeler qu'un devoir constant de mémoire
et de vigilance s'impose à tous les Républicains.
Oui, Marx Dormoy est là pour nous rappeler que la lutte pour le progrès
social et l'émancipation de l'homme n'est jamais achevée.